Oublié ?

Les Énigmes

Les Tavernes

Carnets de Watson












Mon nom est John Watson.
J'ai l'immodestie d'espérer qu'il vous
est peut-être connu à travers les récits
où j'ai relaté les aventures qu'il m'a
été donné de partager avec le
grand Sherlock Holmes.

Mais cette fois, mon propos
est plus grave. J'ai écrit ce carnet
uniquement dans le but d'aider de mon
mieux les chasseurs d'énigmes qui se
lancent à nos cotés à la
poursuite de Moriarty.

J'espère qu'ils y trouveront
ici ou là des éléments utiles pour
leur quête, et si c'était le cas, je serais
satisfait d'avoir pu les aider, à mon
humble niveau, à combattre
les forces du mal.


Prologue

Pour comprendre l'histoire que j'ai entrepris de raconter ici, il convient de se remémorer le combat titanesque qui opposa Holmes à Moriarty au cours des années récentes. Cet affrontement devait trouver son terme au cours de l'hiver 92 qui vit le démantèlement de la bande de malfaiteurs la plus puissante que l'Angleterre, et probablement le monde, n'ait jamais connu, tous les membres étant tués ou capturés par la police.
Moriarty lui-même, à l'issue d'un duel sans merci qui l'opposa à Holmes, disparut dans les flots tourbillonnants d'un torrent en crue, et la police conclut quelques jours plus tard, lors de la découverte d'un cadavre méconnaissable, au décès du plus grand malfaiteur de l'histoire.
Holmes restait plus circonspect. Que le cadavre fut méconnaissable après plusieurs jours passés dans les eaux déchaînées n'était pas complètement illogique, mais cette fin trop facile le laissait sceptique. Il mobilisa tous ses réseaux d'indicateurs, et guetta pendant des mois le moindre signe
qui aurait pu laisser présumer que Moriarty avait survécu. Plus le temps passait, plus il apparaissait évident que cette attente était vaine, et Holmes sombra progressivement dans une de ces crises de mélancolie qui le submergeait quand aucune affaire de quelque intérêt ne venait solliciter son intellect avide de défis.
Imaginez mon étonnement lorsqu'il fit irruption dans mon cabinet, deux ans jours pour jour après la disparition de Moriarty. Il n'avait pas bougé de sa chambre depuis près de six mois ; la veille encore quand je l'avais quitté, il était dans un état d'abattement des plus absolus.
- Watson ! « IL » est vivant ! Mes informateurs ont retrouvé sa trace à Paris. Faites vos valises, nous partons !
Deux heures plus tard nous faisions route pour Douvres, et je ne savais trop si je devais me réjouir que mon ami Holmes ait retrouvé une telle énergie, ou au contraire me désoler à l'annonce du retour de Moriarty.
Le voyage fut pénible. Un fort vent d'ouest avait creusé la mer ; puis le train pour Paris se révéla particulièrement inconfortable.
Holmes me répéta les bribes d'informations qu'avaient récoltées ses correspondants. Moriarty était arrivé à Paris depuis maintenant près d'un an, et avait recruté tout ce que les bas fonds pouvaient compter de canailles et d'hommes de main. Le nombre des vols et extorsions commis dans la période et qu'on pouvait attribuer à sa bande était considérable. Il était selon toute vraisemblance à la tête d'un véritable trésor de guerre : il semblait sur le point de préparer le plus gros coup jamais imaginé par le cerveau malade d'un malfaiteur.










La traque

Nous nous installâmes dans une pension de famille discrète. Il n'était pas question, bien entendu, d'alerter la police. D'une part, pour l'ensemble du monde, Moriarty était mort, d'autre part, Holmes ne jouissait pas ici de la même réputation que de l'autre coté de la manche et aurait donc eu le plus grand mal à convaincre ses interlocuteurs. Holmes me chargea plus particulièrement d'enquêter auprès des banques, partant du principe qu'une partie au moins des activités de Moriarty devait se faire au grand jour, et donc que par ce biais nous devrions obtenir des informations. De son coté, Holmes étoffait son réseau d'informateurs, une bande d'individus que je trouvais pour ma part plutôt louches, et dont je me demandais souvent pourquoi ils avaient choisi notre camp plutôt que celui de Moriarty. Le temps passait, et aucune information nouvelle ne transpirait. Moriarty et sa bande restaient introuvables.
Les premières informations concrètes arrivèrent par la filière financière. Grâce à la
recommandation de quelques amis de la city, j'avais pu m'introduire dans certains cercles d'affaires assez fermés. « On » avait attiré mon attention sur les activités d'une entreprise dont les disponibilités semblaient disproportionnées comparées à son volume d'activité supposé. C'est ainsi que nous nous retrouvâmes, Holmes et moi, à arpenter les quais de la Seine à la recherche d'un hangar que nous suspections de servir de repaire à la bande.
Mais nous ne trouvâmes qu'une esplanade vide où traînaient quelques déchets calcinés. C'est à partir de ce moment que l'histoire prit un tournant absolument incroyable. L'enquête que nous menâmes dans le voisinage nous apprit que le hangar avait brûlé voici deux ans, dans des circonstances mal éclaircies. Quand nous décrivîmes Moriarty, plusieurs témoins se souvirent l'avoir vu souvent alentour, mais voici plus de quatre ans. Or, à cette époque, il était à Londres, préparant activement le vol des joyaux de la couronne !
Holmes était livide. Il avait expédié quelques télégrammes à des correspondants dans le monde entier, et donné des
instructions précises à ses informateurs. Il ne parlait plus, sauf pour marmonner : « Lorsque vous avez éliminé l'impossible, ce qui reste, si improbable soit-il, est nécessairement la vérité ». Cette phrase je l'avais souvent entendu la prononcer, mais il semblait maintenant avoir besoin de se la répéter sans cesse pour se convaincre de son bien fondé.
Un soir, il reçut un télégramme qui sembla le consterner. Il murmura même : « Oh non , pas monsieur Albert... ». Mais dans le même temps, probablement la perspective de l'action, il semblait avoir trouvé une énergie nouvelle. Le même soir, un tire-laine de ses relations lui apporta un pli, dont la lecture ébaucha un sourire sur son visage fatigué. A peine avait-il fini sa lecture qu'il enfilait déjà un de ses déguisements invraisemblables, après quoi je le vis disparaître dans la nuit vers une destination inconnue.





Première victoire

Il resta absent trois jours, sans donner signe de vie. Au moment où je commençais à me demander si je ne devais pas prévenir la police, me parvint un billet, manifestement de la main de Holmes, me demandant de le rejoindre à la nuit tombée dans un quartier mal fréquenté à l'autre bout de la ville. Je dus attendre de longues heures dans une rue mal éclairée. Plus haut, vers le boulevard, deux femmes de mauvaise vie s'adonnaient au commerce de leurs charmes. Et pour couronner le tout, voici que l'une d'elles, manifestement avinée, venait vers moi en titubant.
Je m'apprêtais au pire, quand je reconnus Holmes sous un déguisement, ma foi, tout à fait réussi, bien que parfaitement sordide. Il m'invita à le suivre, et nous entrâmes bientôt sous un porche où s'ouvrait une volée de marches luisantes que nous entreprîmes de descendre.
- Watson, j'espère que vous appréciez la visite : nous sommes dans les catacombes, le cœur de Paris !
Nous arrivâmes dans une vaste salle taillée à même le roc. Holmes se changea rapidement, et entreprit de me narrer les événements de ces trois derniers jours. Le récit qu'il me fit alors me laissa sans voix. Je le retranscris ici sans rien ajouter. La suite prouvera aux éventuels incrédules que tout ceci est strictement authentique.
C'est le fait que Moriarty ait pu être simultanément à Paris et à Londres qui avait donné la solution à Holmes. Si on admettait que les témoins ne s'étaient pas trompés, et que Moriarty n'avait pas de jumeau, il fallait effectivement qu'il fût en même temps – si on peut dire – à Paris et à Londres. La seule possibilité logique qui s'imposait alors était que Moriarty avait voyagé dans le temps !
Holmes avait été en contact avec de nombreux savants travaillant sur le sujet ici et là : le voyage dans le temps était un thème qui le fascinait. Holmes activa une fois de plus ses réseaux. Le télégramme qui était arrivé le soir de son départ confirmait qu'un vol et un enlèvement avaient eu lieu chez l'un d'eux : M. Albert, un extravagant savant belge injustement méconnu, et ami de longue date de Holmes, avait disparu
dans des circonstances suspectes dix-huit mois plus tôt ; son atelier avait été trouvé vide, tous ses prototypes avaient disparu.
Holmes s'était dit que lors de leur retour à notre époque, les hommes de Moriarty devaient forcément être repérables. Il avait donc demandé dans le même temps à ses indicateurs de l'alerter en cas de rumeurs touchant à des apparitions ou à des phénomènes surnaturels. Le deuxième message ce soir là concernait justement des lueurs inquiétantes sortant des catacombes, accompagnées d'allées et venues de personnages peu avenants.
Holmes organisa alors une attaque en règle, qui réussit au-delà de ses espérances et confirmant l'incroyable hypothèse. Il avait capturé quelques membres du gang, que ses hommes maintenaient prisonniers en attendant la fin de cette affaire, et découvert un stock impressionnant de machines à voyager dans le temps.
Holmes avait commencé à interroger les prisonniers. Le stock de machines avait été construit en prévisions de projets de conquêtes spatio-temporelles d'une ambition folle, il avait même été question de
faire main basse sur l'or des Incas.
Mais Moriarty dut rapidement déchanter. Si les voyages se passaient bien, les machines arrivaient toujours dans les endroits les plus improbables. De plus, même s'ils trouvaient quelque mauvais coup à jouer, une force inexplicable bloquait leur action. D'après Holmes, c'était tout à fait prévisible... Ils avaient donc abandonné leurs projets et les voyages dans le temps n'étaient plus utilisés que pour protéger le repaire de la bande.
Moriarty était donc revenu à des méthodes bien traditionnelles et contemporaines. Les hold-up et extorsions de ces derniers moi lui avaient permis d'amasser un trésor considérable.
Il l'utilisait pour financer des groupes d'agitateurs avec lesquels, le moment venu, il voulait prendre le pouvoir dans tous les pays développés.
Il fallait agir sans délai pour contrecarrer ses projets.
Les prisonniers avaient confirmé que la cache se tenait bien dans le hangar que nous soupçonnions, et effectivement 4 ans en arrière.
Pour en protéger l'accès, Moriarty avait équipé toutes les machines d'un module de commande déroutant : pour parvenir jusqu'à lui, il fallait entrer dans la machine une succession de codes bien précise, chaque code correspondant à un saut dans le temps.
Aucun des malfrats ne connaissait les codes. Ils n'avaient jamais utilisé la machine : ce n'étaient que des subalternes affectés à la garde des catacombes.
Nous n'avions jamais été aussi prêts du but, et pourtant nous avions le sentiment de nous en être considérablement éloigné.

Des nouvelles du temps

Malgré la confiance que j'accordais à l'esprit brillant de Holmes, une partie de moi refusait encore d'accepter son exposé : trop de choses trop nouvelles d'un seul coup, remettant en cause tant de certitudes confortables...
- Tout ceci est absurde, ridicule... Si ces machines fonctionnent, pourquoi Moriarty ne les a-t-il pas utilisées pour, disons, aller chercher des armes nouvelles dans le futur, trouver le n° gagnant de la loterie, capturer Midas ou je ne sais quoi encore ?
- Question très pertinente Watson ! Voyez-vous, mon vieil ami M. Albert est non seulement un inventeur brillant, mais aussi un théoricien exceptionnel. Il a bâti une théorie tout à fait convaincante de ce qu'il appelle : le continuum spatio-temporel, théorie d'autant plus convaincante que ces machines en sont une démonstration palpable.
- Pour autant qu'elles marchent ! Et alors ?
- Il en découle que le voyage dans le temps est toujours couplé avec un voyage dans
l'espace. Et les équations mises au point par M. Albert ne laissant qu'un seul degré de liberté, vous ne pouvez choisir que le lieu OU la date. Un peu comme si vous vous déplaciez sur un plan, mais en restant le long d'une courbe imposée. Avec ça difficile d'aller faire ses courses dans le futur !
- Oui, mais en multipliant les tentatives, il finirait bien par trouver quelque chose ? Ou bien en faisant suivre un voyage pour une date donnée, par un déplacement plus traditionnel vers son objectif ?
- Sauf que le continuum espace-temps s'autorégule, se protège pourrait-on dire. C'est bien entendu une image, puisqu'il n'a pas de conscience. Les équations montrent clairement qu'il est impossible d'agir sur le continuum autrement que dans le "présent". Ainsi, dans le futur comme dans le passé, il faudrait mettre en œuvre une telle énergie pour modifier le cours de l'histoire que toute tentative est d'avance vouée à l'échec. J'imagine qu'il doit se passer une sorte de blocage, ou bien une force élastique de rappel s'opposant à l'action, proportionnellement à l'ampleur des ses conséquences sur l'histoire. Voire même
une implosion... Je suis sûr que Moriarty a dû essayer et qu'il a pu le constater par lui-même. Le pauvre : dérober une si belle invention, et finalement ne pas pouvoir s'en servir. Il a dû dépenser une énergie folle pour fabriquer ce stock de machines, tout ça finalement pour ne s'en servir que pour protéger sa cachette !
- Admettons que nous parvenions à aller dans le passé, le continuum espace-temps nous laisserait-il capturer Moriarty et sa bande sans que l'élastique, heu, enfin bref ?
- Excellente question Watson ! Et bien, il y a fort à parier que oui ! Car nous serions alors en phase avec eux ! En phase ventri-nodale de torsion spatio-temporelle ! Et donc capables d'interagir. Enfin, c'est en tout cas ce que montrent les équations ...
- Bien ! Alors nous n'avons plus qu'à désactiver ce module de commande absurde ajouté par Moriarty, afin d'emprunter un chemin direct jusqu'à son repère !
- Pas si simple, venez par ici.
Holmes m'entraînait vers une machine en pièces détachées dont il entreprit de m'expliquer le fonctionnement.
- Voyez, ici vous avez le démodulateur
asynchrone, et là le compresseur de champ. Quand le continuum entre en phase avec le résonateur magnéto-temporel, il se produit une distorsion compensée de l'espace et une dilation para-locale du temps. La machine est donc en quelque sorte aspirée ...
- Holmes, sur ce point, je vous fais confiance. Mais le module de commande ?
- Justement regardez : il est monté ici totalement imbriqué dans le compresseur de champ, avec des connections nombreuses vers tous les modules. Je pourrais à la limite faire quelques bricolages ou des réparations simples, mais je ne suis pas assez au fait des travaux de M. Albert pour réaliser une modification de cette importance.
- Alors ?
- Alors, nous allons retourner interroger les prisonniers.

Le défi

Les prisonniers étaient enfermés dans un cul de sac, un recoin des catacombes particulièrement sombre et humide. Quelques hommes de main de Holmes montaient la garde. Ils nous firent entrer dans une cellule inconfortable, où les cinq prisonniers étaient allongés sur des paillasses sommaires.
- Messieurs, permettez-moi de me présenter : John Watson, commençai-je.
Holmes me lança un regard furieux, comme si j'avais gaffé. Quand même ! Il s'agissait d'un interrogatoire, certes, mais nous n'en restions pas moins des gentlemen !
Dans le même temps, un des prisonniers s'était levé de sa paillasse, et se dirigeait vers nous. Deux gardiens s'assurèrent de sa personne, pendant qu'il éructait :
- Watson ? LE Watson ? Le DOCTEUR Watson ?
Je me demandais si je devais être flatté ou si je devais m'inquiéter de cette notoriété soudaine, mais il enchaînait déjà :
- Alors l'autre blaireau, là, c'est Sherlock
Holmes ? Hé, machin, c'est toi Holmes ?
- Et à supposer que je le fusse ? Répondit l'intéressé.
- Eh ben si tu le fusses, il se pourrusse que j'aurusse un message pour toi, lança l'autre. Alors tu le fusses ou tu le fusses pas ?
- Je suis effectivement Sherlock Holmes. Alors ?
- Alors, une fois, le chef, y nous a dit comme ça : "Un jour, un type viendra, et écoutez bien je veux que vous fassiez quelque chose. Son nom est Sherlock Holmes et il sera immanquablement accompagné de son pote le docteur Watson." Alors, que j'y ai dit, vous voulez qu'on s'occupe de son cas, à la chère loque ? Mais le chef il a dit que ça serait plutôt lui qui s'occuperait de nous. Et je dois dire qu'y s'est pas trompé, le chef.
L'homme faisait manifestement des efforts surhumains pour mettre de l'ordre dans ses idées.
- Alors le chef il a dit de te dire que tu l'auras jamais par ce qu'il était bien plus fort que toi, la preuve c'est qu'il savait que tu allais venir. Et pour bien montrer qui c'est le plus malin, il a mis exprès pour toi des tas de machines à voyager dans l'temps et plein
de questions vachement dures à chaque étape du voyage dans le temps de la machine. Celui qui trouve les réponses, il trouve le code pour le voyage suivant. Celui qui les trouve pas, euh, eh ben y trouve un code pour un autre voyage mais pas le bon. Et que comme ça tu tourneras en rond, toi et tes potes avec ses machines, sans jamais l'attraper parce qu'il est drôlement plus fort. Ou alors c'est que tu n'auras pas osé par ce que tu es une couille molle. Enfin il a pas dit couille molle mais je crois que ça voulait dire c..
- Et c'est tout ? coupa Holmes.
- Nan ! La première question elle est affichée là bas sur l'écran des machines. Et pis elle est drôlement dure parce que je l'ai lue mais j'ai pas trouvé. Alors que normalement je suis vachement malin et même que je sais lire.
- Autre chose ?
- Voui, j'ai beaucoup parlé alors j'ai drôlement soif.
Holmes ne releva pas. Il semblait un peu agacé que Moriarty l'ait deviné :
- Un défi ! Quelle bouffonnerie ! Un défi, à Holmes ! Pas besoin de défi : contrecarrer
les plans de ce criminel dément est une motivation plus que suffisante !
Holmes avait promptement rejoint la grande salle et s'installait déjà aux commandes d'une machines à voyager dans le temps.
- Voyez vous ça ! Si c'est avec ce genre de questions que Moriarty pense m'arréter ! Ou alors il me prend vraiment pour un amateur ! En route, Watson, le destin du monde est entre nos mains !




-2147

Pour une fois, nous n'avions pas échoué dans un palais à l'exotisme déplacé, ni dans une forteresse aux murs oppressants. Mais rien pour nous donner matière à réjouissances pour autant. Autour de nous, s'étendait à perte de vue un désert aride dont seuls troublaient la monotonie quelques nuages de poussière soulevés par un vent malicieux. En contrebas s'élevait une ruine, amas enchevêtré de briques et de
bois d'une telle ampleur qu'il était difficile d'imaginer la taille de l'édifice qui s'était effondré.
- La tour de Babel, murmura Holmes, avec une telle intonation dans la voix que je m'attendais à le voir se signer, bien que sachant depuis longtemps qu'il ne se départait jamais d'un agnosticisme de bon ton.
- La chute de Babylone, continuait Holmes, soudain lyrique. Regardez, Watson, vous avez sous les yeux le berceau de la civilisation. Enfin, ce qu'il en reste. Ces gens là ont tout inventé : l'agriculture,
l'écriture, l'astronomie, le thé, le bœuf à la menthe..
- Le bœuf à la menthe, vraiment ? hasardai-je ?
- Evidement, une civilisation qui a atteint un tel degré de raffinement DOIT avoir inventé le bœuf à la menthe, répondit Holmes avec l'aplomb dont il savait faire preuve quand il était de mauvaise foi, et avec d'autant plus de conviction qu'il savait que pour ma part, je préférais la cuisine française.
C'est le moment que choisit un curieux personnage qui s'affairait non loin pour nous interrompre.
- Hé, venir aider moi !
Il s'escrimait à essayer de soulever une pierre manifestement trop lourde pour lui, et nous l'aidâmes donc à la transporter jusqu'à un muret qu'il était apparemment en train de reconstruire.
- Dites-moi, mon brave, demanda Holmes, comment se fait-il que vous parliez le français ?
- Hommes dans lumière apprendre moi ! nous répondit-il, comme s'il cherchait à contredire Holmes sur ce point.
A force de voir passer les sbires de
Moriarty, il avait lié contact avec eux, et avait acquis quelques rudiments de français. Il nous expliqua la tâche qu'il avait entreprise. Afin de retrouver un peu de la splendeur perdue de Babylone, il essayait de reconstruire une fresque murale qui représentait le grand jardin de Sémiramis.
La fresque était peinte à l'origine sur un pan de mur constitué de six rangées de six pierres. Les éléments en étaient étonnamment bien conservés. D'après l'homme, le jardin s'étendait jadis autour d'un lac, alimenté par trois canaux. De larges allées en faisaient le tour, ou serpentaient entre les espèces rares qui avaient été rassemblées là. L'artiste les avait représentées avec une touchante naïveté. J'entrepris d'ajouter une pierre à l'édifice, mais l'homme m'arrêta :
- Non, pas papillon tête en bas !
Bien sûr, il fallait que les animaux, les plantes et le bateau figurés sur la fresque soient dans le bon sens. L'homme nous montra aussi de petits signes sur les blocs, repères gravés par les tailleurs de pierre pour les repérer : 1 pour la rangée du bas, jusqu'à 6 pour la
rangée du haut.
- Bon, dit Holmes, puisque nous en avons besoin, autant aider ce brave homme. Pour une fois, nous avons l'occasion d'allier exercice physique et exercice intellectuel. Je croyais que Spilsbury avait inventé ce genre de casse-têtes, mais il l'a juste perfectionné : ses plaquettes sont infiniment plus pratiques que ces pierres de 100 livres !






-1331

Quelle ne fut pas notre surprise d'être revenu en terrain connu ! Mais cette fois : nous étions nez à nez avec la terrible créature !
Le temps de réaliser ce qui nous arrivait, le monstre tendit son interminable cou vers nous et, de son hennissement à présent familier, nous vrilla les tympans avec sa question habituelle.
Aussitôt Holmes me glissa à l'oreille :
- Nous avons reculé d'un an et avancé de cent mètres. Surtout ne répondez pas, de toutes façons le continuum espace-temps vous en empêcherait, seul...
La créature interrompit Holmes en nous rappelant à son attention :
- Alors ? Vous ne savez pas ? Je vais compter jusqu'à dix. Si vous répondez faux, gardez le silence ou tentez de vous sauver, je vous dévore alors sur-le-champ ! 1... 2...

Alors Holmes se mit à taper frénétiquement sur l'interface du TimeTwister en hurlant :
- J'ai trouvé !!!
Avant que nous soyons entraînés vers la prochaine destination, j'eus juste le temps d'entrevoir la créature afficher un rictus de satisfaction, dodeliner négativement de la tête et dire :
- "J'ai trouvé" n'est pas la réponse attendue, je vais vous...




-1330

Nous arrivâmes sur une route rudimentaire qui sinuait entre deux murailles rocheuses. L'endroit semblait désert bien qu'une multitude de traces au sol pût attester d'un trafic intense aujourd'hui révolu.

- Watson, ça marche ! La machine nous indique que nous sommes en 1330 avant JC, l'age de bronze ! Tout ceci est absolument fantastique ! Malheureusement nous n'avons, pas le temps de faire du tourisme. Nous devons aller droit au but : résoudre les énigmes que nous impose Moriarty. Regardez donc la question posée par la machine, il y a certainement des éléments alentours à découvrir. J'entends du bruit dans cette direction, allons-y !

Au détour du chemin, nous aperçûmes deux hommes qui gisaient sur le sol dans une mare de sang.
Holmes retint mon bras.
- Docteur Watson ! Rangez donc votre stéthoscope ! Le continuum espace-temps
n'apprécierait pas que vous exerciez votre art ici et maintenant.
Le premier était mort, l'autre agonisait : " Je me nomme Laïos ... vengez-moi ... ". Ce furent ces dernières paroles.
Il a bien dit se nommer Laïos ! Incroyable ! Venez Watson, pressons-nous, j'ai le pressentiment que le plus surprenant reste à venir !

Après un dernier virage, le chemin déboucha sur une vaste plaine, dévoilant une scène qui nous pétrifia de stupeur !
A une centaine de mètres, au sommet d'un haut monticule rocheux, se dressait une gigantesque chimère ailée, à tête de femme et au corps de félin. En contrebas du promontoire, un homme avait retenu l'attention du monstre. Un peu plus loin, une ville découpait l'horizon de ses bâtisses enchevêtrées.
Sans rien perdre du spectacle, nous nous cachâmes derrière un rocher.

La fantastique créature, avec une intonation et une puissance comparable au hennissement d'un cheval (1), s'adressa à
l'intrépide voyageur dans une langue que je comprenais assez bien (grâce à mes études de grec ancien), lui posant une étrange question.

L'homme répondit quelque chose, de façon totalement inaudible pour nous compte tenu de la distance.

A ces mots, la créature se dressa en lacérant la roche de ses griffes érectiles, puis elle poussa un grand hennissement (2) avant de se précipiter dans le vide et de s'écraser sur le sol : le monstre était mort..

- Mon cher Watson, à vous l'honneur de saisir la réponse !
- En français, en anglais ou en grec ?
- Allons donc, en chinois bien évidement !

Gêné par quelques tremblements nerveux, j'actionnais le TimeTwister, provoquant le saut vers l'inconnu.







Commentaires de Michael G et EnigMyster :
(1) Cette scène nous démontre donc que, non content d'avoir, comme chacun sait, une tête de femme, un corps de lion et des ailes d'aigle : le Sphinx s'exprime comme un cheval ! Et ça, tout le monde l'ignorait !
(2) Un peu comme Ion Tiriac.

-972

La machine s’était immobilisée au milieu d’une sorte de temple, dont le décor me parut immédiatement égyptien, ce qui était assez cohérent avec la date affichée sur l’écran de contrôle. Devant ce qui ressemblait à un autel, un curieux récipient taillé dans un marbre précieux était rempli a moitié d'un liquide ambré, duquel se dégageait une odeur entêtante et musquée.
- Hum, voici donc de quoi il s’agit, dit Holmes en s’approchant du récipient. Ca risque d’être assez compliqué… Watson, avez-vous vu quelque chose qui ressemble à une règle ?
- Je n’ai rien vu de tel ici. Encore que… j’ai bien ma canne ici, mais elle n’est pas graduée, bien sûr !
- Voyons, il faudrait trouver un objet qui nous serve d’étalon… Watson, savez vous quel est le diamètre de cette pièce de 1 Livre ?
- Non, mais je peux vous dire que cette canne vient de chez Masson, Masson & Masson.
- Oui ?
- Elle fut achetée par mon arrière-grand-père à Archibald Masson, premier du nom, qui était un artisan digne de ce nom et n’a jamais fabriqué une canne dont le diamètre mesurât autre chose qu'un pouce très exactement.
- Bien sûr ! Nous pourrions la découper en rondelles et en les collant bout à bout, nous obtiendrions une règle tout à fait acceptable. Restera à, voyons, comment délimiter 12 parties égales sur une rondelle…
- Mais Holmes, vous n’y pensez pas ! Cette canne est dans ma famille depuis quatre générations, et on ne découpe pas en rondelles une canne de chez Masson, Masson & Masson !
- Watson, dois-je vous rappeler que c’est l’avenir de la civilisation qui est en jeu ?
- Oui, mais une canne de chez Masson, Masson & Masson !
- Watson ! Donnez-moi cette canne
- Et depuis quatre générations !
- Donnez-la-moi ! Vous êtes d’un sentimentalisme ridicule, indigne d’un homme de science !
- Mon arrière-grand-père…
- A moins que… regardez cette statue ! C’est Osiris, la main tendue dans le prolongement du bras…
- ? ? ?
- Nous avons là en quelque sorte une coudée-étalon ! Donnez-moi votre canne !
- …
- Mais cessez donc de faire l’enfant, je ne vais pas la découper ! Regardez, je la plonge dans le bassin : vous voyez ici la marque du liquide ? Je l’approche de la statue : une coudée exactement ! N’est-ce pas une coïncidence extraordinaire. Et maintenant regardez : la coudée royale était pour les Egyptiens une mesure sacrée. Voyez : toutes les dimensions du bassin sont des nombres entiers de coudées ! J'ai lu voici peu de temps des publications captivantes sur la coudée royale. Savez vous que sa valeur a été déterminée au dixième de millimètre près ?
Le reste n’était que routine. Holmes finit rapidement ses calculs, pendant que j’essayais sans succès de débarrasser ma canne de cette odeur tenace qui s’y était sournoisement accrochée et s’incrustait d’une façon tout à fait déplacée.
Alors que nous reprenions place dans la machine, l’odeur se répandait dans la cabine, rappelant le parfum enivrant des femmes de petite vertu qui vous enveloppe quand vous en croisez une au hasard d’une rue mal famée, rues que pour ma part, bien entendu, je ne fréquente que pour des raisons strictement professionnelles. Une canne de chez Masson, Masson & Masson, parfumée comme une gourgandine !

PS : je sais aujourd'hui que Holmes connaissait le code pour rentrer en 1894 et se procurer une règle graduée. Quand je pense qu'il était prêt à couper en rondelles une canne de chez Masson pour une bête question d'orgueil !

471

Cette fois-ci nous avions échoué au milieu d'une épaisse forêt. "Ca change un peu", avait même ironisé Holmes. La lumière du jour avait le plus grand mal à se frayer un chemin à travers les hautes frondaisons, et une demi-obscurité glauque créait une ambiance majestueuse et inquiétante.
- Comment voulez vous trouver une épée dans cette jungle ? S'exclama Holmes. Dans toutes les directions, une armée de troncs noirs couverts de mousses et
de lichens arrêtait notre regard.
- Je propose que nous suivions ce sentier, enchaîna Holmes. L'objectif de Moriarty étant de nous perdre dans le temps, et pas dans une forêt, nous devrions rapidement trouver ce que nous cherchons.
Effectivement nous parcourûmes à peine un demi-mile, quand le chemin déboucha soudain dans la clarté aveuglante d'une clairière. Un rocher occupait le centre de ce puits de lumière, et curieusement plantée en son sommet, une épée attirait irrésistiblement le regard.
- La légende d'Excalibur. murmura Holmes, comme s'il craignait inconsciemment de troubler le silence de ce temple végétal.
- La date correspond, en tout cas, enchaîna-t-il. Nous serions donc dans la forêt de Brocéliande. Voyons ça de plus près.
Holmes s'était appuyé sur le rocher, et examinait la lame avec attention. Je m'approchai à mon tour
- Vous pensez à Damas ? osai-je. La qualité de l'acier, le décor de la lame...
Holmes ne répondit pas. Il s'était armé d'une forte loupe, et continuait son examen avec la plus grande des concentrations.
- Je pense à un endroit plus en rapport avec la mythologie de l'objet, finit-il par répondre. Les forges de Duhlin, par exemple.
En contournant le rocher j'avais trouvé une face moins escarpée et l'avais escaladée.
- Tenez Holmes, vous verrez mieux !
L'attrapant par la poignée, j'avais sorti l'épée de ce piédestal incongru. Je la tendis à Holmes. Celui-ci me regardait interloqué.
- Watson, savez vous que d'après la légende, seul le futur roi d'Angleterre peut libérer Excalibur de son rocher ? Auriez vous des ancêtres de lignée royale ?
Je lui répondis que non, et que je n'avais fait que sortir l'épée de son trou, comme il l'aurait fait lui-même s'il avait pris la peine d'escalader le rocher. Mais il continuait à me regarder bizarrement, si bien que je fus troublé à mon tour.
- Roi d'Angleterre ? Mais vous voulez dire, maintenant ? Enfin, en 471 ou en 1894 ? Malgré moi les mots de Holmes commençaient à éveiller un mélange d'orgueil déplacé et d'espérances incongrues. Holmes, lui, ne me prêtait plus attention. Il avait repris son examen de la lame, et je me surpris à penser qu'il n'était peut-être pas "convenient"(*) qu'un homme, et sans nier ses grandes qualités, issu du peuple, manipule ainsi l'épée sacrée de mes ancêtres. Holmes se départit soudain d'un rire dément et s'écria :
- Ce Moriarty est décidément un grand farceur. Si l'enjeu n'était pas aussi important, je crois que je goûterais davantage la plaisanterie.
Il avait jeté l'épée dans l'herbe, sans égards aucun, et s'élançant vers le sentier, il me prit par la manche.
- Allons Watson, cessez de rêver !
- Mais Excalibur ?
- C'est un faux grossier, une plaisanterie montée par Moriarty !
- Je me souviens que mon grand-oncle parlait d'un chevalier parmi nos ancêtres.
- Un faux grossier, vous dis-je !
- Mais mon royaume ?
- Justement, Watson, nous devons encore le sauver. Cessez donc de traîner !

(*) en anglais dans le texte


500

Nous arrivâmes dans une clairière entourée d'une épaisse forêt.
- Holmes, regardez ! Il y a, bien en évidence, un pli déposé sur le sol.

Holmes ouvrit nerveusement l'enveloppe. Voici l'intégralité du message de Moriarty :

" Bienvenue dans la mystérieuse forêt de Kidi, territoire du peuple Kidikoi, de biens étranges autochtones qui vivent en bonne amitié. Ils se répartissent en deux castes : les Kidifos (Kidifoms pour les hommes et Kidifofs pour les femmes) qui mentent toujours, et les Kidivrés (Kidivréms pour les hommes et Kidivréfs pour les femmes) qui ne mentent jamais.
Vêtus, les hommes et les femmes sont indiscernables. Ils peuvent être noirs, jaunes ou blancs de peau. Enfin, tous possèdent un oiseau comme compagnon familier. Ils vous tiendront un bien étrange langage, c'est pour eux une sorte de jeu.
Sans doute n'aviez vous jamais entendu
parler de ce mystérieux endroit ni encore moins de ces habitants ?
C'est parce que dans quelques jours, déferlera une horde de barbares qui rayera à jamais cet endroit et ses habitants de la surface de la terre et de toutes les mémoires.
Vous allez bientôt avoir la chance de pouvoir faire la connaissance de quelques Kidikois, ils vont vous tenir un bien étrange discours avant de s'éclipser. "

- Holmes ! Nous allons mettre en garde ces gens !
- Je ne suis pas persuadé que ce soit une bonne idée, et quand bien même, le continuum espace-temps nous en empêcherait. Contentons-nous plutôt de répondre à la question que Moriarty nous pose via la machine.

Un premier cavalier Kidikoi sorti de la forêt, aussitôt suivi d'un second puis d'un troisième. Ils étaient vêtus de tenues bariolées, avec leur oiseau juché sur l'épaule ils me firent penser à des mages de légende. A notre vue, ils firent halte à bonne
distance pour tenir un bref conciliabule puis s'approchèrent avec une attitude réservée, mais sans hostilité.

Ils nous tinrent en effet d'étranges propos que vous aurez, je l'espère, l'occasion d'entendre par vous-même. Puis, sur ces bonnes paroles, ils nous saluèrent et reprirent lentement leur chemin.

Je fis alors un premier pas vers eux mais, comme retenu par une force invisible, ne pus effectuer le second. J'essayai de parler, de hurler, mais aucun son ne sortit de ma bouche. Holmes préféra détourner le regard en murmurant : " Maudit sois-tu, Moriarty. "

Ils disparurent dans la forêt.







666

Dès notre arrivée, un étrange sentiment d'oppression nous saisit, Holmes et moi. Etait-ce quelque chose dans la lourde architecture qui nous environnait ? Dans la démarche un peu trop lente des personnages que nous entrapercevions ici et là ? Dans la lumière un peu trop crue, ou dans l'ombre un peu trop obscure ?
La machine nous avait déposés sur une sorte de terrasse, en haut de ce qu'on pourrait décrire comme le croisement entre un palais oriental et une forteresse barbare. Notre position élevée nous donnait une vue générale du lieu et de ses environs. Au loin, en toutes directions, l'océan. Nous étions sur une île. Des empilements de blocs massifs taillés dans une pierre sombre, à peine dégrossis, formaient de hauts et larges remparts qui dessinaient plusieurs enceintes concentriques. A nos pieds, dans ce qui pouvait être considéré comme la cour du château, un homme s'affairait auprès d'un tas de blé monumental. Mus par un même doute, Holmes et moi nous penchâmes pour
l'observer : il comptait les grains, un par un et de temps à autre, en retenait un pour le mettre dans un coffre.
- Oh, non, dit Holmes.
- Je crains fort que si, répondis-je.
Nous avions lu tous deux maints récits de voyageurs y faisant allusion, sans toujours y accorder foi tellement leurs descriptions semblaient exagérées. Nous allions pouvoir juger par nous-mêmes : nous étions sur l'île des Khong. Vous pouvez imaginer notre état d'esprit quand nous vîmes se diriger vers nous un personnage imposant, vêtu d'un costume rouge vif, brandissant une lourde hache à double tranchant...
Celui-ci se montra étonnamment aimable. Il se présenta comme "Grand Khonservateur des Poids et Mesures". La hache qui nous avait tant impressionnés était simplement l'attribut de sa haute noblesse, comme les gentilshommes de chez nous portaient l'épée au coté. Il nous fit un exposé plein de fougue et d'enthousiasme sur le beau système d'unités à la Khong, comprenant, comme tout système civilisé, des unités de longueur subdivisées de 12 en 12 (douze Pho-Khongs   faisaient  un  Khong-Dhor),  et
des unités de poids de 16 en 16 (un Ehly-Khong valait seize Bhal-Khongs)
Vous l'imaginez bien, ce sont les unités de poids qui ont retenu toute notre attention. Les Khong utilisaient des balances à double plateau, et le grand Khong avait défini par décret les séries de poids qui devaient être utilisées, imposant presque autant de séries différentes que d’usages possibles !
Il y avait par exemple des séries pour peser les petits objets. Elles étaient rangées dans des boîtes prévues à cet effet, qui étaient donc des boîtes de petits poids (1). D’autres servaient pour peser les gros objets. Les poids, de forme allongée, étaient maintenus ensemble par une corde, ce qui en faisait des bottes de poids gros (2).
Malgré notre insistance, il ne nous fut pas permis de pénétrer dans le Grand Khonservatoire des Poids et Mesures. Holmes en fut donc réduit à aligner des chiffres sur son petit carnet. Il ne me semblait pas avoir sa superbe habituelle, et même manquer de conviction quand il m'annonça, après plusieurs heures laborieuses, avoir terminé.
Nous repartîmes donc pour le saut suivant, mais était-ce vers la bonne destination ?

(1) et (2) Les auteurs se désolidarisent totalement de ces jeux de mots à la Khong.






1605

La machine nous avait déposés dans une cour vaste et dégagée. Une nuit sans lune enveloppait tout. Aucune lumière, aucun bruit, aucun mouvement ne laissaient supposer que quelqu'un se tenait là.
Le temps que nos yeux s'habituent à l'obscurité, nous distinguâmes une lueur pâle provenant d'une ouverture au fond de la cour. De là, d'interminables couloirs s'enfonçaient vers l'inconnu, tapissés d'une étrange clarté, cette même lueur dont les pâles éclats avaient attiré notre attention.
-Voici donc le labyrinthe en question, murmura Holmes. Voyons, mon ancêtre Guillaume de Baskerville, raconte dans ses mémoires comment, confronté à la même situation, il avait utilisé la méthode d'Aristote. Ou d'Hérodote ? Voyons, il fallait prendre toujours à droite, puis à gauche. A moins que... Non tout compte fait, je crois bien me souvenir que mon ancêtre n'avait dû son salut qu'à un incendie fortuit. Watson, la lumière viendra de l'action : allons-y !
Déjà Holmes s'engageait d'un pas décidé dans les couloirs. Nous dûmes faire demi-tour quelques fois, bloqués par un cul de sac. Depuis une heure déjà nous errions dans le labyrinthe, sans même savoir si nous étions sur la bonne voie, quand soudain, arrivant à une nouvelle fourche, Holmes fut pris d'une excitation soudaine.
- Elémentaire, mon cher Watson. Limpide ! Il faut prendre à gauche ! Allez, hâtons-nous.
Dix minutes plus tard, nous sortions du labyrinthe, pour retrouver un cour plus petite, mais tout aussi inhospitalière que la première.
- Bien, dit Holmes, il reste à refaire le trajet à l'envers, mais ce n'est que pure formalité. Allez Watson, du nerf, nous avons une mission à remplir !


1632

La machine s'était immobilisée dans une vaste salle, une bibliothèque dont les hauts murs étaient tapissés d'ouvrages aux lourdes reliures de cuir rehaussées d'ors. De vastes fenêtres ogivales laissaient entrer une lumière généreuse qui faisait de la pièce un lieu accueillant, et certainement propice à la lecture. Au centre, une large table s'entourait de quelques chaises. Une fine couche de poussière recouvrait tout. Il semblait que personne n'avait pénétré en ce lieu depuis un bon moment. Quelques livres étaient éparpillés sur la table, certains ouverts, comme si la pièce avait été abandonnée précipitamment par ses occupants. La lourde porte dont les riches ferrures ornaient le fond de la pièce restait hermétiquement close.
Holmes parcourait déjà les étagères comme s'il cherchait dans l'ordonnancement des couvertures précieuses la clé qui nous permettrait de sortir de ce lieu et de cette époque. Où ce diable de Moriarty avait-il dissimulé son énigme, cette fois-ci ?
Je prenais machinalement en main quelques-uns des ouvrages épars sur la table.
- Ma foi, Holmes, nous avons affaire à une bibliothèque particulièrement éclectique : médecine, mathématiques, poésie, théâtre antique. Le propriétaire des lieux me semble être un homme particulièrement cultivé.
Holmes continuait ses explorations, jetant à peine de temps à autre un coup d'œil en ma direction. Je le vis soudain sursauter.
- Refaites ça !
- Que je refasse quoi ?
- Reprenez ce livre en main. Vous ne remarquez rien ?
- Eh bien, nous avons là un recueil de poésie qui me semble particulièrement intéressant. Un peu poussiéreux, comme tout ce qui se trouve dans cette pièce, et comme nous risquons de le devenir si nous ne trouvons pas...
- Watson, m'interrompit Holmes, pas le livre, la table !
- ???
Holmes en quelques pas m'avait rejoint et prenait en main l'un et l'autre des ouvrages que j'avais feuilletés auparavant.
- Regardez ici. Sous ces livres, la table est exempte de poussière. Ils étaient posés là quand la pièce a été abandonnée, puis la poussière s'est déposée. La table sous les livres est donc logiquement dépourvue de poussière.
- Effectivement, où voulez-vous en venir, questionnai-je ?
- Ce recueil était ici, regardez, on voit les traînées que vous avez faites en le prenant. Mais là où était posé le livre, la table est couverte de poussière ! Ce livre a été apporté par la suite ! Notre ami Moriarty a voulu nous piéger en mettant ce que nous cherchions en évidence sous notre nez !
Holmes était déjà assis, plongé dans la lecture du recueil. Je m'approchai sans oser le questionner sur ce qu'il cherchait. Il parcourait le recueil, revenant souvent au sommaire, prenant parfois des notes sur un carnet qu'il avait sorti de sa poche, ou alignait des chiffres de son écriture serrée et presque illisible. Sur certains poèmes il s'arrêtait longuement, sur d'autres il passait rapidement. Soudain tout s'accéléra. Il tourna rapidement les pages, se plongea un moment dans une dernière lecture ; son
visage s'illumina soudain et il éclata d'un rire triomphant :
- Ce Moriarty me prend décidément pour un naïf et un amateur. Venez Watson, nous n'avons plus rien à faire ici.
- M'expliquerez vous ?
- Oui, oui, mais venez donc !




1869

Ce qui nous saisit en premier, ce fut le chant des cigales et les senteurs de thym et de lavande. Un grand ciel bleu faisait écrin à un paysage de rêve.
- Rapprochons-nous de cette ferme, suggéra Holmes.
Un homme d'un certain âge se tenait là, vêtu d'un pantalon de velours à grosses côtes et d'une chemise à carreaux.
- Bonjour ! lançai-je.
- …
- Vous êtes monsieur Seguin ?
- … on …
Je décidais que cela voulait dire oui.
- Vous avez un pré avec des canisses ?
- C'est Mathilde qui vous envoie ?
- ??
- Parce que la Mathilde, elle me prend la tête, la Mathilde, avec ses airs supérieurs
Je tentais de reprendre le fil :
- Nous vous assurons…
- D'abord mon champ, cette fois, c'est un pré carré avec quatre cotés pareils, et des angles droits partout ! Et j'y ai mis une
clôture avec des piquets en acacia et un grillage tout neuf.
- Mais certainement. J'avais jeté un coup d'œil à Holmes. Nous étions en phase : surtout, ne pas le contrarier.
- Et puis les moutons, c'est encore plus compliqué que les chèvres. Voyez-vous, il y a le bélier. Le bélier, ce n'est pas qu'il soit méchant, mais si vous le laissez faire … enfin vous voyez ce que je veux dire.
- Tout à fait !
Sans compter les agneaux. Faut pas les laisser trop longtemps avec la mère sinon le lait, ils le boivent tout !
- Evidement, surenchérit Holmes.
- Alors j'ai mis des canisses pour délimiter... D'abord depuis le coin sud, tout droit, et après, encore des bouts tout droits. Alors ça m'a fait quatre triangles. J'aime bien les triangles, aussi.
- Bien sûr, bien sûr, l'encourageai-je.
- Le plus petit, il fait 5 ares, c'est bien pour le bélier. Et les agneaux, ils ont 30 ares. Celui des brebis n’a pas de coté qui touche celui du bélier. Vous savez ce que c'est les béliers, quand ils s'y mettent ... et j'ai gardé le grand pour faire du foin..
- Très judicieux ! Approuva Holmes. Et on peut le voir, ce pré ?
- C'est Mathilde qui vous envoie ? Ou vous êtes des voleurs de moutons, peut-être ?
- Bien sûr que non, nous voulons juste…
- Sortez de chez moi, hurla-t-il. Allez donc voir dans la montagne si le loup y est !
Nous jugeâmes plus prudent de ne pas insister. Holmes mit à profit le trajet du retour pour esquisser quelques calculs. A notre arrivée à la machine, il avait terminé.








1988

C'était la nuit. Nous nous trouvions sur une sorte de quai, dont les trottoirs luisaient sous l'éclairage cru des réverbères. La question posée par la machine nous avait laissés perplexes, sans le début d'une indication sur ce que nous cherchions. Comme à son habitude, Homes avait commencé une inspection systématique des alentours.
- Regardez cette inscription sur le mur !
Holmes me montrait un tableau de lettres tracées à la peinture jaune, surmontant un "M." rageur.
- M pour Moriarty ! C'est signé, enchaina Holmes.
- C'est bien beau, tout ça, mais cela ne nous donne pas la réponse, lançai-je.
- L'action Watson, la lumière viendra de l'action ! Répondit Holmes. Et joignant le geste à la parole, il s'élança d'un pas alerte vers le bout de la rue.
Nous débouchâmes sur une large place, encadrée par les façades pimpantes d'immeubles cossus. Ici tout n'était
qu'ordre, luxe et propreté. Holmes s'était littéralement mis en chasse. Tous les sens en éveil, il arpentait la place, cherchant partout la moindre piste qui aurait permis d'entrevoir un début de solution, à la manière d'un chien de chasse traquant un gibier invisible.
Soudain, il tomba en arrêt - justement - devant une affiche.
- Regardez Watson ! Ca ne vous fait penser à rien ?
Mais comme d'habitude, sa question n'en était pas vraiment une, et sans attendre la réponse, il avait fait demi-tour, et s'engageait déjà dans la rue d'où nous venions.
- Des journaux ! Il me faut des journaux. Watson ! Où diable ai-je vu des journaux ?
Quand je le rejoignis, il vidait méthodiquement une poubelle qui se trouvait là, sous l'œil médusé des rares passants qui semblaient peu coutumiers de ce genre de spectacle.
- Ne restez pas planté là Watson, donnez moi un coup de main !
- Volontiers, mais pour faire quoi ? Si je puis me permettre...
- Mais pour trouver des journaux de la semaine dernière, bien sûr !
Nous eûmes tôt fait de mettre la main sur une vingtaine de quotidiens, dont Holmes entreprit aussitôt la lecture, à la recherche de je ne sais quoi.
Tout en lisant, il marmonnait, comme à son habitude quand il se livrait à un exercice de réflexion intense. Il répétait sans cesse : "une toute petite, une toute petite…"
Au bout d'un moment, il sembla avoir trouvé quelque chose. Je l'entendis prononcer "Zapata", puis "duel" et "six coups". Il revint vers l'inscription au fond de l'impasse, son regard allait alternativement du journal au mur, du mur au journal. Enfin, il esquissa un sourire :
- Pire que cela, dit-il, Billy the Kid s'est carrément tiré dans le pied ! Venez Watson, nous partons.








2003

La machine s'était enfin immobilisée. Cette fois-ci le trajet nous avait semblé plus long. C’est absurde : comment peut-on considérer la durée d’un voyage dans le temps !
Holmes était déjà sorti et sa haute silhouette s’éloignait dans ce qui semblait être le couloir d’une sorte de hangar. Le temps que je le rejoigne, il avait disparu à travers une porte que je m’empressai de franchir à mon tour.
Je pénétrai dans une pièce aux murs blancs, inondée d’une lumière irréelle qui semblait s’échapper de longs tubes blanchâtres alignés au plafond. Holmes était entré en contemplation devant une machine étrange qui trônait sur une table blanche, au fond de la pièce.
Holmes était hypnotisé par un cube étran- gement luminescent, couvert de lettres qui se détachaient, irréelles, sur un fond noir.
- Mon Dieu, m’écriai-je, regardez Holmes, c’est notre histoire !
- Ne soyez donc pas aussi impressionnable, Watson. Moriarty n’avait aucun mal à deviner
que, arrivant en cette époque et en ce lieu, nous allions aboutir ici. Cherchez donc plutôt où est l’énigme qui va nous permettre de sortir d’ici !
- Elémentaire, mon cher Holmes ! Il suffit de cliquer sur l’espèce de carré blanc, là.
- Cliquer ?
- Tout simplement amener la flèche ici jusque là, à l’aide de l’espèce de tortue à droite, et appuyer sur le bouton de gauche.
- Watson, vous avez bu !
- Mais pas du tout ! Je me contente de lire ce qui est écrit ici !
- Montrez-moi ça… passionnant. Et regardez ici ! La voici notre énigme !
- En effet, mais pourquoi : prénom nom ?
- Watson, cessez de discuter ! me commandait Holmes, qui comme toujours au cœur de l’action, retrouvait toute son énergie. Attrapez donc votre tortue et cliquez, mon garçon, cliquez !


Le retour

Nous avions parcouru les époques les plus improbables, résolu les énigmes les plus invraisemblables et nous touchions enfin au but. Devant nous se dressait un ultime obstacle : une porte en acier, et derrière, à n’en pas douter, le repaire de Moriarty.
D’après ce qui était affiché par la machine, un dernier saut devait nous transporter à quelques minutes de là, mais de l’autre coté de la porte, mais il fallait pour cela saisir un à un tous les codes que nous avions utilisés pour arriver jusque là.
- Et ensuite, à l’attaque ! S’exclama Holmes. Pendant qu’il s’affairait à lister les codes, je me demandais comment Holmes imaginait qu’à nous deux nous pouvions circonvenir une bande de malfaiteurs armés jusqu’aux dents. Peut-être espérait-il qu’en nous voyant monter à l'attaque, ils allaient mourir de rire ?
Mais après deux heures de tentatives appliquées et de vérifications soigneuses, la porte restait définitivement close : au moins un code était faux.
- Watson, l’heure est grave. Je crois que le moment est venu d’aller chercher de l’aide, si nous voulons venir à bout de cet imbroglio dans un temps raisonnable.
- De l’aide ? Mais quelle aide ?
- Watson, vous allez rentrer en 1894 pour y récupérer le stock de machines. Si j’ai bien interprété ce que j’ai lu lors de notre passage en 2003, vous devriez rapidement voir arriver, du monde entier, tout un tas de volontaires prêts à nous épauler.
- ?
- Promettez leur une récompense. Vous savez, la prime de £500 000 promise pas la reine? Elle n'a jamais été ni attribuée, ni suspendue.
- ? ?
- C’est pourtant simple ! Tout ce que vous avez à faire est de rentrer à Paris en 1894. Là, vous expédiez le stock de machines en 2003. Vous-vous souvenez du code pour cette destination ? Et vous attendez. Quand les chercheurs d'énigmes arriveront, vous leur expliquerez, mais pas trop : inutile de leur donner nos solutions car au moins une est fausse, et ni même l’ordre de notre parcours !
Je préfère ne pas les induire en erreur : laissons-les aborder tout ça avec un regard neuf. Pendant ce temps, je vais refaire le parcours et me pencher à nouveau sur les énigmes, pour essayer de trouver ce qui ne va pas.
Enfin si ça peut vous rassurer, sachez que je connais Moriarty mieux qu’il ne se connaît lui-même : jamais il ne modifiera les règles en cours de partie, ni ne tentera de neutraliser nos renforts en les interceptant sur leur parcours. Ce serait alors pour lui un aveu d’échec.
- ? ? ?
- Oui Watson, vous aviez une question ?
- Pour aller en 2003 : pas de problème, mais comment vais-je rentrer en 1894 ? Nous ignorons ce code là !
- Elémentaire, mon cher Watson ! Moriarty avait besoin de protéger l’accès à son repère, d’où la multiplication des sauts et ces énigmes énervantes. Mais dans l’autre sens, lui et ses hommes ont besoin d’être rapides et efficaces. Et aucun besoin de protection. Donc un seul code suffira pour rentrer.
- Jolie démonstration, mais lequel ? Cela
laisse encore un certain nombre de millions de possibilités !
- Effectivement, mais il vous suffit de vous mettre à la place de votre adversaire. Son ego est à l’image de son ambition machiavélique : démesuré. Je connais bien notre homme ! Voulez vous parier que le mot de passe pour le retour est «Moriarty» ?
- Parier, parier, soit, mais si vous perdez, qui est-ce qui gagne ? Vous me permettrez, une fois n’est pas coutume, de ne pas être convaincu de l’implacabilité de votre démonstration.
- Watson, vous faites du mauvais esprit. Que risquez vous, après tout ? Au pire vous échouerez dans une autre époque. Votre situation n’aura donc pas particulièrement empiré ! Alors que moi, en admettant, chose totalement improbable, que je me sois trompé, je risque le déshonneur, ou pire, le ridicule !
- Et puisque vous êtes si malin, dites-moi donc : comment les machines vont-elles revenir de 2003 ?
- Watson, je suis content de voir que vous vous ressaisissez. Excellente question ! Regardez donc ici. Vous voyez cette
connexion entre le compresseur de champ et le régulateur tangentiel de flux ? Vous la débranchez, comme ça, avant de l’envoyer vers 2003. Et dès que quelqu’un manipulera la machine, elle reviendra vers son point de départ. Maintenant, montez, je vous prie.
Je dois reconnaître que je n’étais qu’à moitié convaincu, mais Holmes n’avait pas tout à fait tort : que risquais-je après tout ? Je me décidai à tenter cet ultime saut dans le temps. Je m’attendais au pire, et fus absolument soulagé de me retrouver à notre point de départ dans les catacombes. Je retrouvais les amis d’Holmes, qui se montrèrent très efficaces, et presque d’agréables compagnons. Nous eûmes tôt fait d'expédier tout le stock de machines en 2003, comme l'avait demandé Holmes. Il ne me restait donc plus qu’à attendre l’aide promise…





 

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